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MERCREDI 6 AVRIL— JEUDI 7 AVRIL
BUBLANSKI RETROUVA SONJA MODIG pour une tasse de café et un sandwich chez Wayne’s dans Vasagatan vers 20 heures. Jamais auparavant elle n’avait vu son chef aussi abattu. Il l’informa de tout ce qui s’était passé au cours de la journée. Elle garda longuement le silence. Finalement elle tendit la main et la posa sur le poignet de Bublanski. C’était la première fois qu’elle le touchait et il n’y avait aucune autre intention dans son geste que de l’amitié. Il sourit tristement et tapota sa main de façon tout aussi amicale.
— Je devrais peut-être prendre ma retraite, dit-il.
Elle lui sourit avec indulgence.
— Cette enquête est en train de se casser la gueule, poursuivit-il. Elle s’est même déjà bien cassé la gueule. J’ai raconté à Ekström tout ce qui s’est passé aujourd’hui et la seule consigne qu’il m’ait donnée, c’est « Fais pour le mieux ». Il semble incapable d’agir.
— Je ne veux pas dire du mal de mes supérieurs, mais en ce qui me concerne, Ekström peut aller se faire foutre.
Bublanski hocha la tête.
— Formellement, tu es de retour dans l’enquête. Je suppose qu’il ne va pas te présenter ses excuses.
Elle haussa les épaules.
— En ce moment, j’ai l’impression que toute l’enquête se résume à toi et moi, dit Bublanski. Faste est parti en trombe ce matin, fou furieux, et il a gardé son portable coupé toute la journée. S’il ne se montre pas demain, je vais être obligé de diffuser un avis de recherche.
— Pour ma part, Faste peut rester à l’écart. Qu’est-ce qui va se passer pour Niklas Eriksson ?
— Rien. Je voulais le mettre en examen mais Ekström n’a pas osé. On l’a viré et je suis allé dire deux mots à Dragan Armanskij. On a interrompu la collaboration avec Milton, ce qui malheureusement signifie qu’on perd Steve Bohman aussi. C’est dommage. C’est un policier compétent.
— Et Armanskij, comment est-ce qu’il a pris ça ?
— Il était anéanti. Ce qui est intéressant, c’est que…
— Quoi ?
— Armanskij m’a dit que Lisbeth Salander n’avait jamais aimé Eriksson. Il s’est rappelé qu’elle lui avait conseillé de le mettre à la porte il y a quelques années. Elle disait que c’était un enfoiré mais sans vouloir expliquer pourquoi. Evidemment, Armanskij n’a pas suivi son conseil.
— Hmm.
— Curt est toujours à Södertälje. Ils vont faire une perquisition chez Carl-Magnus Lundin très bientôt. Jerker est en train de déterrer l’ancien taulard Kenneth Gustafsson, dit le Vagabond, du côté de Nykvarn. Et juste avant que j’arrive ici, il m’a rappelé pour dire qu’il y a quelqu’un dans la deuxième tombe aussi. A en juger par les vêtements, c’est une femme. Elle semble y être depuis un certain temps.
— Un cimetière dans la forêt. Jan, j’ai l’impression que cette histoire est bien plus monstrueuse que ce qu’on a cru en commençant. J’imagine qu’on n’accuse pas Salander des meurtres à Nykvarn.
Bublanski sourit pour la première fois depuis plusieurs heures.
— Non. Il faudra la décharger de ce morceau-là. Mais elle est quand même armée et elle a tiré sur Lundin.
— Je note qu’elle lui a tiré dans le pied et pas dans la tête. Dans le cas de Magge Lundin, la différence n’est peut-être pas énorme, mais nous avons toujours dit que la personne qui a commis les meurtres à Enskede est un excellent tireur.
— Sonja… tout ça est complètement absurde. Magge Lundin et Benny Nieminen sont deux gros violents avec des casiers judiciaires qui font des kilomètres. Lundin a pris un peu de poids, certes, et il n’est sans doute pas au mieux de sa forme, mais il est dangereux. Et Nieminen est un salopard féroce qui en général fait peur même aux plus gros bras. Je n’arrive pas à comprendre qu’une petite crevette comme Salander ait pu leur casser la gueule de cette façon. Lundin est sérieusement blessé.
— Hmmm.
— Je ne dis pas qu’il ne le mérite pas. Mais je ne comprends pas comment elle s’y est prise.
— On lui demandera quand on la trouvera. C’est attesté partout qu’elle est violente.
— En tout cas, je n’arrive même pas à imaginer ce qui s’est passé là-bas. Il s’agit de deux gars que Curt Bolinder aurait hésité à affronter individuellement. Et Curt Bolinder n’est pas précisément un tendre.
— La question est de savoir si elle avait des raisons de s’attaquer à Lundin et Nieminen.
— Une nana seule avec deux psychopathes, des crétins pur sang dans une maison de campagne déserte. J’imagine assez les raisons, dit Bublanski.
— Est-ce qu’elle a pu recevoir l’aide de quelqu’un ? Est-ce qu’il y avait d’autres personnes sur les lieux ?
— Rien dans l’examen technique ne l’indique. Salander est entrée dans la maison. Il y avait une tasse de café sur la table. Et de plus nous avons Anna Viktoria Hansson qui du haut de ses soixante-douze ans joue les concierges et note tous ceux qui circulent. Elle jure que les seuls qui sont passés sont Salander et les deux types de Svavelsjö.
— Comment est-elle entrée dans la maison ?
— Avec une clé. Je pense qu’elle l’a prise dans l’appartement de Bjurman. Rappelle-toi…
— … les scellés coupés. Oui. La petite demoiselle n’a pas chômé.
Sonja Modig tambourina avec les doigts sur la table pendant quelques secondes, puis partit dans une autre direction.
— Est-ce qu’on a pu établir que c’est Lundin qui a participé à l’enlèvement de Miriam Wu ?
Bublanski hocha la tête.
— On a demandé à Paolo Roberto de regarder un album photo avec trois douzaines de motards. Il l’a identifié immédiatement et sans hésitation. Il dit que c’est l’homme qu’il a vu à l’entrepôt de Nykvarn.
— Et Mikael Blomkvist ?
— Je n’ai pas réussi à le joindre. Il ne répond pas sur son portable.
— Bon. Mais Lundin colle avec le signalement de l’agression dans Lundagatan. On peut donc établir que le MC Svavelsjö poursuit Salander depuis un certain temps. Pourquoi ?
Bublanski écarta les bras.
— Est-ce que Salander a habité la maison de campagne de Bjurman pendant tout ce temps où elle a été recherchée ? voulut savoir Sonja Modig.
— J’ai envisagé l’hypothèse aussi. Mais Jerker ne le pense pas. La maison n’a pas l’air d’avoir été utilisée récemment et on a ce témoin qui affirme qu’elle est arrivée dans le village aujourd’hui seulement.
— Pourquoi y est-elle allée ? J’ai du mal à croire qu’elle avait rendez-vous avec Lundin.
— Tu as raison, c’est fort peu probable. Elle a dû y aller à la recherche de quelque chose. Et la seule chose qu’on y a trouvée était quelques classeurs qui semblent être l’enquête personnelle de Bjurman sur Lisbeth Salander. Il s’agit d’un tas de documents des Affaires sociales et de la commission des Tutelles concernant Salander, et aussi de vieilles notes de sa scolarité. Mais il manque des classeurs. Ils sont numérotés au dos. On a les classeurs 1, 4 et 5.
— Le 2 et le 3 manquent.
— Et peut-être d’autres après le 5.
— Ce qui amène une question. Pourquoi Salander chercherait-elle des informations sur elle-même ?
— Je vois bien deux raisons. Soit elle veut dissimuler quelque chose qu’elle sait que Bjurman a noté sur elle, soit elle veut apprendre quelque chose. Mais il y a une autre question aussi.
— Ah oui ?
— Pourquoi Bjurman a-t-il fait une si vaste enquête sur elle qu’il a cachée ensuite dans sa maison de campagne ? Il semblerait que Salander ait trouvé les classeurs dans le grenier. Il était son tuteur avec pour mission de s’occuper de ses finances et des trucs comme ça. Mais ces classeurs donnent l’impression qu’il était plutôt obsédé par sa vie au point de vouloir la décortiquer.
— Bjurman apparaît de plus en plus comme un zigoto assez louche. J’y ai pensé aujourd’hui quand j’épluchais la liste des michetons à Millenium. Je m’attendais presque à l’y trouver aussi.
— Pas mal raisonné. Il y a bien cette collection de hardcore dans son ordinateur. Ça mérite réflexion. Tu as trouvé quelque chose ?
— Je ne sais pas trop. Mikael Blomkvist est en train de rencontrer tous les gars sur la liste, mais d’après cette fille à Millenium, Malou Eriksson, il n’a rien trouvé qui ait de l’intérêt. Jan… il faut que je te dise une chose.
— Quoi ?
— Je ne pense pas que c’est Salander qui a fait tout ça. Enskede et Odenplan, je veux dire. J’étais aussi convaincue de sa culpabilité que tous les autres quand on a démarré, mais je n’y crois plus. Et je ne sais pas trop expliquer pourquoi.
Bublanski hocha la tête. Il se rendit compte qu’il était d’accord avec Sonja Modig.
LE GÉANT BLOND FAISAIT LES CENT PAS dans le pavillon de Magge Lundin à Svavelsjö, il était inquiet. Il s’arrêta devant la fenêtre de la cuisine et guetta le long de la route. Ils auraient dû être de retour à l’heure qu’il était. Il sentit l’inquiétude lui ronger le ventre. Quelque chose s’était passé.
De plus, il n’aimait pas se trouver seul chez Magge Lundin. Il ne connaissait pas cette maison. Il y avait un grenier à côté de sa chambre à l’étage et la maison craquait tout le temps de façon désagréable. Il essaya de se débarrasser de son malaise. Le géant blond savait que c’était idiot, mais il n’avait jamais aimé être seul. Il ne craignait pas le moins du monde les êtres humains en chair et en os, mais il estimait que les maisons vides à la campagne avaient quelque chose de terriblement désagréable. Les nombreux bruits mettaient son imagination en branle. Il n’arrivait pas à se libérer de la sensation que quelque chose d’obscur et de malveillant le contemplait par l’entrebâillement d’une porte. Des fois, même, il avait l’impression d’entendre une respiration.
Plus jeune, on s’était fichu de lui à cause de sa peur du noir. C’est-à-dire on s’était fichu de lui jusqu’à ce qu’il foute des roustes à ses camarades et parfois aussi à des gens plus âgés qui trouvaient leur plaisir dans ce genre de divertissement. Il s’y entendait bien, en roustes.
Mais c’était gênant. Il détestait l’obscurité et la solitude. Il haïssait les êtres qui peuplaient l’obscurité et la solitude. Il aurait voulu que Lundin rentre maintenant. La présence de Lundin rétablirait l’équilibre, même s’ils ne se parlaient pas, même s’ils ne se trouvaient pas dans la même pièce. Il entendrait de vrais bruits, des mouvements et il saurait qu’il y avait des humains près de lui.
Il essaya de se débarrasser de son malaise en écoutant des disques. Ne tenant pas en place, il chercha quelque chose à lire sur les étagères de Lundin. Malheureusement, la veine intellectuelle de Lundin laissait pas mal à désirer, et il dut se contenter d’une collection de vieilles revues de moto, de magazines pour hommes et de polars malmenés du genre qui ne l’avait jamais fasciné. Son isolement tourna de plus en plus à la claustrophobie. Il passa un moment à nettoyer et à huiler l’arme à feu qu’il gardait dans son sac, ce qui eut pour effet de le calmer temporairement.
Finalement, incapable de rester davantage dans la maison, il sortit faire un petit tour dehors dans la cour pour prendre l’air. Il resta hors de vue des voisins, mais s’arrêta de façon à pouvoir voir les fenêtres éclairées où il y avait des gens. En restant complètement immobile, il pouvait entendre de la musique au loin.
Quand il s’apprêta à rentrer dans la baraque de Lundin, son malaise était terrifiant et il resta longuement sur le perron, son cœur battant la chamade, avant de se secouer et d’ouvrir résolument la porte.
A 19 heures, il descendit dans le séjour et alluma la télé pour regarder les informations sur Tv4. Stupéfait, il écouta les titres puis la description des incidents à la maison de campagne à Stallarholmen. C’était le premier sujet du journal.
Il grimpa l’escalier quatre à quatre jusqu’à la chambre d’amis à l’étage et fourra ses affaires dans un sac. Deux minutes plus tard, il sortit par la porte et démarra en trombe la Volvo blanche.
Il était parti au dernier moment. A un kilomètre seulement de Svavelsjö, il croisa deux voitures de police, les gyrophares bleus allumés, qui entraient dans le village.
APRÈS BIEN DES EFFORTS, Mikael Blomkvist put rencontrer Holger Palmgren vers 18 heures le mercredi. Des efforts parce qu’il lui avait fallu convaincre le personnel de le laisser entrer. Il insista avec tant de vigueur qu’une infirmière appela un certain Dr A. Sivarnandan, qui habitait apparemment tout près de la maison de santé. Sivarnandan arriva au bout d’un quart d’heure et prit en main le problème de ce journaliste tenace. Pour commencer, il fut intraitable. Au cours des deux dernières semaines, plusieurs journalistes avaient réussi à localiser Holger Palmgren et avaient déployé des méthodes quasi désespérées pour obtenir un commentaire. Holger Palmgren lui-même s’était obstiné à refuser de telles visites et le personnel avait reçu l’ordre de ne laisser entrer personne.
Sivarnandan avait aussi suivi l’évolution avec une grande inquiétude. Il était effaré des titres qu’avait causés Lisbeth Salander dans les médias et il avait noté que son patient avait sombré dans une profonde dépression qui selon lui découlait de l’incapacité de Palmgren d’agir en quoi que ce soit. Il avait interrompu sa rééducation et passait ses journées à lire les journaux et à suivre la chasse à Lisbeth Salander à la télé. Le reste du temps, il ruminait dans sa chambre.
Mikael resta avec obstination devant le bureau du Dr Sivarnandan et expliqua qu’il n’avait aucunement l’intention d’exposer Holger Palmgren à quoi que ce soit de désagréable, et que son but n’était pas d’obtenir un commentaire. Il expliqua qu’il était un ami de Lisbeth Salander, qu’il mettait en doute sa culpabilité et qu’il cherchait désespérément des informations qui pourraient jeter une lumière sur certains détails dans son passé.
Le Dr Sivarnandan ne se laissait pas facilement séduire. Mikael fut obligé de s’asseoir et d’expliquer longuement son rôle dans le drame. Sivarnandan ne céda qu’au bout de plus d’une demi-heure de discussion. Il demanda à Mikael d’attendre qu’il monte dans la chambre de Holger Palmgren lui demander s’il acceptait de le recevoir.
Sivarnandan revint au bout de dix minutes.
— Il accepte de vous voir. Si vous ne lui plaisez pas, il vous jettera dehors. Vous n’avez pas le droit de l’interviewer ni de parler de cette visite dans les médias.
— Je vous assure que je n’écrirai pas une ligne là-dessus.
Holger Palmgren avait une petite chambre avec un lit, une commode, une table et quelques chaises. L’homme était un épouvantail maigre aux cheveux blancs, avec des problèmes d’équilibre manifestes, mais il se leva quand même quand Mikael entra. Il ne tendit pas la main, mais indiqua une des chaises à côté de la petite table. Mikael s’assit. Sivarnandan resta dans la chambre. Au début, Mikael eut du mal à comprendre les paroles bafouillées par Holger Palmgren.
— Qui êtes-vous pour vous dire l’ami de Lisbeth Salander et qu’est-ce que vous voulez ?
Mikael se pencha en arrière. Il réfléchit un court moment.
— Holger, vous n’êtes pas obligé de me parler. Mais je vous demande d’écouter ce que j’ai à dire avant de décider de me mettre à la porte.
Palmgren hocha brièvement la tête et se traîna jusqu’à la chaise en face de Mikael.
— J’ai rencontré Lisbeth Salander la première fois il y a environ deux ans. Je l’ai engagée pour faire une recherche pour moi sur un sujet que je préfère ne pas aborder ni évoquer. Elle est venue me voir dans un lieu où je vivais temporairement et nous avons travaillé ensemble pendant plusieurs semaines.
Il se demanda jusqu’à quel point il devait expliquer à Palmgren. Il décida de rester aussi proche de la vérité que possible.
— En cours de route, deux choses se sont passées. L’une est que Lisbeth m’a sauvé la vie. L’autre est que nous avons été très proches pendant une période. J’ai appris à la connaître et je l’aimais énormément.
Sans entrer dans le détail, Mikael parla de sa relation avec Lisbeth et de la fin brutale de celle-ci après les fêtes de Noël un an auparavant quand Lisbeth était partie à l’étranger.
Ensuite il parla de son travail à Millenium et des meurtres de Dag Svensson et de Mia Bergman, et il expliqua comment il avait soudain été mêlé à la chasse à un meurtrier.
— J’ai compris que vous avez été importuné par des journalistes ces derniers temps et que les journaux ont publié des bêtises à n’en plus finir. Tout ce que je peux faire maintenant, c’est vous assurer que je ne suis pas ici pour obtenir du matériel pour un énième article. Je suis probablement l’une des très rares personnes de ce pays en ce moment qui sans hésitation et sans arrière-pensées sont dans le camp de Lisbeth. Je crois qu’elle est innocente. Je crois que c’est un homme qui s’appelle Zalachenko qui est derrière les meurtres.
Mikael fit une pause. Quelque chose avait scintillé dans les yeux de Palmgren quand il avait prononcé le nom de Zalachenko.
— Si vous pouvez contribuer avec quoi que ce soit qui pourrait éclairer son passé, alors c’est le moment. Si vous ne voulez pas l’aider, alors je gaspille mon temps, et je saurai aussi quelle est votre position.
Holger Palmgren n’avait pas dit un mot pendant son discours. Au dernier commentaire, il y eut de nouveau un scintillement dans ses yeux. Mais il sourit. Il parla aussi lentement et distinctement qu’il put.
— Et vous voulez vraiment l’aider.
Mikael fit oui de la tête.
Holger Palmgren se pencha en avant.
— Décrivez-moi le canapé dans son séjour.
Mikael lui rendit son sourire.
— Quand je suis passé chez elle, elle avait un vieux truc absolument immonde qui pourrait à la rigueur intéresser un brocanteur. Je dirais du début des années 1950. Il a deux coussins informes en tissu marron avec un dessin jaune. Le tissu s’est déchiré à plusieurs endroits et la garniture s’en échappe.
Holger Palmgren éclata de rire. Ça ressemblait plutôt à un raclement de gorge. Il regarda le Dr Sivarnandan.
— Il est en tout cas allé dans son appartement. Dites-moi, docteur, pourrais-je avoir un café pour mon invité ?
— Bien sûr.
Sivarnandan se leva et quitta la pièce. Il s’arrêta à la porte et adressa un signe de la tête à Mikael.
— Alexander Zalachenko, dit Holger Palmgren dès que la porte fut fermée.
Mikael écarquilla les yeux.
— Vous connaissez le nom ?
Holger Palmgren hocha la tête.
— Lisbeth m’a dit son nom. Je crois que c’est important que je raconte cette histoire à quelqu’un… s’il me prenait l’idée d’aller mourir subitement, ce qui n’est pas totalement improbable.
— Lisbeth ? Comment pouvait-elle connaître son existence ?
— Il est le père de Lisbeth Salander.
Tout d’abord, Mikael eut du mal à comprendre ce que disait Holger Palmgren. Puis les mots firent leur chemin.
— Qu’est-ce que vous me dites là ? !
— Zalachenko est arrivé ici dans les années 1970. Il était une sorte de réfugié politique – je n’ai jamais vraiment compris cette histoire et Lisbeth était toujours très chiche en renseignements. Tout ça était une chose qu’elle ne voulait absolument pas aborder.
Son acte de naissance. Père inconnu.
— Zalachenko est le père de Lisbeth, répéta Mikael.
— Une seule fois pendant toutes les années où je l’ai connue, elle a raconté ce qui s’était passé. C’était à peu près un mois avant que j’aie mon attaque. Voici ce que j’ai compris : Zalachenko est arrivé ici au milieu des années 1970. Il a rencontré la maman de Lisbeth en 1977, ils sont devenus un couple et le résultat a été deux enfants.
— Deux ?
— Lisbeth, et sa sœur Camilla. Elles sont jumelles.
— Seigneur – vous voulez dire qu’il y en a deux comme elle !
— Elles sont très différentes. Mais c’est une autre histoire. La mère de Lisbeth s’appelait Agneta Sofia Sjölander. Elle avait dix-sept ans quand elle a rencontré Alexander Zalachenko. Je ne connais pas trop les détails de leur rencontre, mais j’ai cru comprendre qu’elle était une jeune fille assez immature et qu’elle a été une proie facile pour un homme plus âgé et plus expérimenté. Elle a été impressionnée par lui et probablement follement amoureuse.
— Je comprends.
— Zalachenko s’est montré tout sauf sympathique. Il était bien plus âgé qu’elle. J’imagine qu’il cherchait une femme facile, rien de plus.
— Vous avez probablement raison.
— Elle fantasmait sans doute sur un avenir rassurant avec lui, mais il n’avait aucune intention de se marier.
D’ailleurs, ils ne se sont jamais mariés, mais en 1979 elle a changé son nom de Sjölander en Salander. C’était probablement sa façon de marquer qu’ils étaient ensemble.
— Qu’est-ce que vous entendez par là ?
— Zala. Salander.
— Bon Dieu ! s’exclama Mikael.
— J’ai commencé à me pencher là-dessus juste quand je suis tombé malade. Ce qui est arrivé ensuite, c’est que Zalachenko s’est avéré être un psychopathe d’envergure. Il buvait et tabassait Agneta. Pour autant que j’ai pu comprendre, cette violence s’est poursuivie tout au long de l’enfance des filles. Lisbeth se souvient que Zalachenko faisait régulièrement son apparition. Parfois il pouvait rester absent de longues périodes avant de revenir soudain à Lundagatan. Et chaque fois c’était la même chose. Zalachenko venait pour le sexe et pour boire et ça se terminait toujours en différents sévices pour Agneta Salander. Lisbeth m’a raconté des détails qui laissent entendre qu’il ne s’agissait pas uniquement de sévices physiques. Il était armé et menaçant, et il ressemblait fort à un sadique appréciant la terreur psychique. J’ai compris que ça n’a fait qu’empirer avec les années. La plus grande partie des années 1980, la mère de Lisbeth l’a vécue dans la terreur.
— Est-ce qu’il frappait aussi les enfants ?
— Non. Apparemment, il ne s’intéressait absolument pas à ses filles. Il leur disait à peine bonjour. La mère les envoyait en général dans la chambre quand Zalachenko arrivait, et elles n’avaient pas le droit d’en sortir sans autorisation. Une ou deux fois il lui est peut-être arrivé de donner une tape à Lisbeth ou à sa sœur, mais c’était surtout parce qu’elles dérangeaient ou se trouvaient sur son chemin. Toute la violence était dirigée contre la mère.
— Merde alors. Pauvre Lisbeth.
Holger Palmgren hocha la tête.
— Lisbeth m’a raconté tout ça environ un mois avant que j’aie mon attaque. C’était la première fois qu’elle parlait ouvertement de ce qui s’était passé. Je venais de décider que c’était assez, toutes ces inepties de tutelle. Lisbeth était aussi intelligente que toi et moi et je me préparais à relancer son cas au tribunal d’instance. Puis j’ai eu mon attaque… et quand je me suis réveillé, j’étais ici.
Il fit un grand mouvement avec le bras. Une aide soignante frappa à la porte et entra avec le café. Palmgren garda le silence jusqu’à ce qu’elle ait quitté la pièce.
— Il y a des choses dans ce récit que je ne comprends pas. Agneta Salander a été obligée de se faire soigner à l’hôpital une douzaine de fois. J’ai lu son dossier. Elle était manifestement victime d’une maltraitance sévère et les Affaires sociales auraient dû intervenir. Mais rien ne s’est passé. Lisbeth et Camilla étaient placées à l’accueil social quand elle était hospitalisée, mais dès qu’elle sortait de l’hôpital, elle rentrait chez elle pour attendre le round suivant. La seule explication que je puisse donner, c’est que tout le réseau de protection sociale a failli à sa mission et qu’Agneta avait beaucoup trop peur pour faire autre chose qu’attendre son tortionnaire. Puis il est arrivé quelque chose. Lisbeth appelle cela Tout Le Mal.
— Et c’est quoi ?
— Zalachenko ne s’était pas montré pendant plusieurs mois. Lisbeth venait d’avoir douze ans. Elle avait presque commencé à croire qu’il avait disparu pour de bon. Ce n’était évidemment pas le cas. Un jour il est revenu. D’abord, Agneta a enfermé Lisbeth et sa sœur dans la chambre. Ensuite elle a eu des rapports avec Zalachenko. Puis il a commencé à la tabasser. Il prenait plaisir à la torturer. Mais cette fois-ci, ce n’était pas deux petites enfants qui étaient enfermées… Les filles ont réagi différemment. Camilla avait une peur panique que quelqu’un apprenne ce qui se déroulait chez elles. Elle refoulait tout et faisait comme si elle ne savait pas que sa maman était maltraitée. Quand les coups avaient fini de pleuvoir, Camilla venait en général faire un câlin à son papa comme si tout allait bien.
— C’était sa façon de se protéger.
— Oui. Mais Lisbeth était d’un autre calibre. Cette fois-ci, elle a interrompu la séance de violence. Elle est allée dans la cuisine chercher un couteau qu’elle a planté dans l’épaule de Zalachenko. Elle l’a poignardé cinq fois avant qu’il réussisse à lui prendre le couteau et à lui donner un coup de poing. Les plaies n’étaient pas profondes mais il saignait comme un cochon, et il a décampé.
— C’est du Lisbeth tout craché, ça.
Palmgren rit.
— Oui. Mieux vaut ne pas énerver Lisbeth Salander. Son attitude envers l’entourage est que si quelqu’un la menace avec un pistolet, elle s’en procure un plus gros. C’est cela qui me fait si peur dans ce qui se passe en ce moment.
— C’était ça, Tout Le Mal ?
— Non. Maintenant deux choses vont se passer. Je n’arrive pas à comprendre. Zalachenko était suffisamment blessé pour avoir besoin de soins à l’hôpital. Il aurait dû y avoir une enquête de police.
— Mais ?
— Mais pour ce que j’en sais, il ne s’est absolument rien passé. Lisbeth prétend qu’un homme est venu parler avec Agneta. Elle ne sait pas ce qui a été dit ni qui il était. Et ensuite sa mère a dit à Lisbeth que Zalachenko avait tout pardonné.
— Pardonné ?
— C’est l’expression qu’elle a utilisée.
Et subitement Mikael comprit.
Björck. Ou l’un des collègues de Björck. Il fallait nettoyer derrière Zalachenko. Quel salopard ! Il ferma les yeux.
— Quoi ? demanda Palmgren.
— Je crois savoir ce qui s’est passé. Et cette fois-ci quelqu’un va payer. Mais continuez votre récit.
— Zalachenko ne s’est pas montré pendant des mois. Lisbeth l’attendait et se préparait. Elle faisait l’école buissonnière à tout moment pour surveiller sa maman. Elle avait une peur bleue que Zalachenko lui fasse du mal. Elle avait douze ans et ressentait une responsabilité pour sa mère qui n’osait pas aller à la police et qui ne pouvait pas rompre avec Zalachenko, ou qui peut-être ne percevait pas le sérieux de la situation. Mais le jour où Zalachenko est revenu, Lisbeth était justement à l’école. Elle rentrait quand il était en train de quitter l’appartement. Il n’a rien dit. Il a seulement ri. Lisbeth est entrée et a trouvé sa maman sans connaissance par terre dans la cuisine.
— Et Zalachenko n’a pas touché Lisbeth ?
— Non. Elle l’a rattrapé quand il montait dans sa voiture. Il a baissé la vitre, probablement pour lui dire quelque chose. Lisbeth s’était préparée. Elle a jeté une brique de lait dans la voiture, qu’elle avait remplie d’essence. Puis elle a craqué une allumette.
— Nom de Dieu !
— Deux fois, elle a essayé de tuer son père. Et cette fois-ci, il y a eu des conséquences. Un homme brûlant comme une torche dans une voiture dans Lundagatan, ça ne pouvait pas passer inaperçu.
— En tout cas, il a survécu.
— Zalachenko en est sorti terriblement mal en point, avec de graves brûlures. Ils ont été obligés d’amputer un pied. Il a eu le visage sérieusement brûlé et des brûlures ailleurs sur le corps aussi. Et Lisbeth s’est retrouvée en pédopsychiatrie à Sankt Stefan.
ELLE EN CONNAISSAIT DÉJÀ CHAQUE MOT PAR CŒUR, mais Lisbeth Salander relut attentivement les documents la concernant qu’elle avait trouvés dans la maison de campagne de Bjurman. Ensuite, elle s’installa dans le recoin de la fenêtre et ouvrit l’étui à cigarettes que lui avait offert Miriam Wu. Elle alluma une cigarette et regarda Djurgården. Elle avait découvert quelques détails sur sa vie qu’elle ne connaissait pas avant.
Tant de morceaux du puzzle tombaient en place qu’elle en devint toute glacée. Ce qui l’intéressait avant tout était le rapport de police rédigé par Gunnar Björck en février 1991. Elle n’aurait su dire lequel de tous les adultes qui lui avaient parlé était Björck, mais elle croyait savoir. Il s’était présenté sous un autre nom. Sven Jansson. Elle se rappelait chaque nuance de son visage, chaque mot qui avait été dit et chaque geste qu’il avait fait lors des trois occasions où elle l’avait rencontré.
Ça avait été le chaos complet.
Dans la voiture, Zalachenko flambait comme une torche. Il avait réussi à ouvrir la portière et à rouler sur le trottoir, mais s’était pris la jambe dans la ceinture de sécurité au milieu du brasier. Des gens s’étaient précipités pour étouffer les flammes. Les pompiers étaient arrivés pour éteindre l’incendie de la voiture. L’ambulance était arrivée et elle avait essayé de convaincre les ambulanciers de laisser tomber Zalachenko pour s’occuper plutôt de sa maman. Ils l’avaient repoussée. La police était venue et des témoins l’avaient désignée. Elle avait essayé d’expliquer ce qui s’était passé, mais elle avait eu l’impression que personne ne l’écoutait, et tout à coup elle s’était retrouvée sur la banquette arrière d’une voiture de police et il avait fallu des minutes, des minutes, des minutes qui étaient presque devenues une heure avant que la police entre finalement dans l’appartement et trouve sa maman.
Sa mère, Agneta Sofia Salander, était sans connaissance. Elle avait des lésions cérébrales. La première d’une longue série d’hémorragies cérébrales avait été déclenchée par les coups. Elle n’allait jamais se rétablir.
Lisbeth comprit subitement pourquoi personne n’avait lu le rapport de police, pourquoi Holger Palmgren n’avait pas réussi à l’obtenir et pourquoi encore aujourd’hui le procureur Richard Ekström, qui dirigeait la chasse lancée contre elle, n’y avait pas accès. Le rapport n’avait pas été fait par la police normale. Il avait été fait par un enfoiré de la Säpo. Il portait des tampons disant que l’enquête était classée secrète selon la loi sur la sécurité de l’Etat.
Alexander Zalachenko avait travaillé pour la Säpo.
Il ne s’agissait pas d’une enquête. Il s’agissait d’une affaire étouffée. Zalachenko était plus important qu’Agneta Salander. Il ne devait pas être identifié et dénoncé. Zalachenko n’existait pas.
Ce n’était pas Zalachenko qui était le problème – c’était Lisbeth Salander, la gamine folle qui menaçait de faire sauter l’un des plus gros secrets de la nation.
Un secret dont elle n’avait eu aucune connaissance. Elle réfléchit. Zalachenko avait rencontré sa maman presque immédiatement après être arrivé en Suède. Il s’était présenté sous son nom véritable. Il n’avait pas encore reçu de nom de couverture ni d’identité suédoise. Voilà qui expliquait pourquoi Lisbeth n’avait trouvé son nom dans aucun registre officiel durant toutes ces années. Elle connaissait son vrai nom. Mais l’Etat suédois lui avait donné un nouveau nom.
Elle comprit l’idée générale. Si Zalachenko était mis en examen pour coups et blessures aggravés, l’avocat d’Agneta Salander allait commencer à fouiller son passé. Où travaillez-vous, monsieur Zalachenko ? Comment vous appelez-vous réellement ?
Si Lisbeth Salander se retrouvait à l’Assistance sociale, quelqu’un allait peut-être commencer à fouiller. Elle était trop jeune pour être mise en examen, mais si l’attentat au cocktail Molotov était trop minutieusement étudié, la même chose se produirait. Elle imagina les titres dans les journaux. Le rapport devait par conséquent être fait par une personne de confiance. Et ensuite être classé top secret et enterré, très profondément, pour que personne ne puisse le retrouver. Et Lisbeth Salander devait donc elle aussi être enterrée si profondément que personne ne pourrait la retrouver.
Gunnar Björck.
Sankt Stefan.
Peter Teleborian.
L’explication la mit hors d’elle.
Cher Etat… je vais avoir un entretien avec toi si jamais je trouve quelqu’un avec qui parler.
Elle se demanda brièvement ce que penserait le ministre des Affaires sociales s’il recevait un cocktail Molotov par les portes de son ministère. Mais faute de responsables, Peter Teleborian était un bon substitut. Elle nota mentalement de s’occuper sérieusement de lui dès qu’elle aurait réglé tout le reste.
Mais elle ne comprenait toujours pas tous les tenants et aboutissants. Zalachenko avait soudain surgi de nouveau après toutes ces années. Il risquait d’être désigné par Dag Svensson. Deux coups de feu. Dag Svensson et Mia Bergman. Une arme portant ses propres empreintes digitales…
Zalachenko ou celui qu’il avait envoyé pour exécuter la sentence ne pouvaient évidemment pas savoir qu’elle avait trouvé le revolver dans le tiroir de Bjurman et l’avait manipulé. Cela avait été un pur hasard, mais pour elle il était clair depuis le début qu’il devait y avoir un lien entre Bjurman et Zala.
Pourtant, l’histoire ne collait toujours pas. Elle réfléchit et essaya les morceaux du puzzle l’un après l’autre.
Il n’y avait qu’une réponse plausible.
Bjurman.
Bjurman avait fait l’enquête sur sa personne. Il avait fait le lien entre elle et Zalachenko. Il s’était tourné vers Zalachenko.
Elle possédait un film montrant Bjurman en train de la violer. C’était son épée sur la nuque de Bjurman. Bjurman avait dû imaginer que Zalachenko pourrait obliger Lisbeth à révéler où se trouvait ce film.
Elle quitta le recoin de la fenêtre, alla ouvrir le tiroir de son bureau et sortit le CD. Au marqueur, elle avait écrit Bjurman dessus. Elle ne l’avait même pas glissé dans une pochette. Elle ne l’avait pas regardé depuis qu’elle l’avait passé en avant-première à Bjurman deux ans plus tôt. Elle le soupesa dans sa main puis le remit dans le tiroir.
Bjurman avait été un con. S’il s’était occupé de ses oignons, elle l’aurait laissé filer à condition qu’il réussisse à lever sa tutelle. Zalachenko ne l’aurait jamais laissé filer. Bjurman aurait été transformé pour toujours en un chien de compagnie de Zalachenko. Ce qui en soi aurait été une punition méritée.
Le réseau de Zalachenko. Des tentacules s’étendaient vers le MC Svavelsjö.
Le géant blond.
Il était la clé.
Il fallait qu’elle le trouve et le force à révéler où se cachait Zalachenko.
Elle ralluma une cigarette et contempla le château de Skeppsholmen. Elle déplaça le regard vers les montagnes russes du parc d’attractions de Gröna Lund. Soudain, elle se parla à haute voix. Elle imita une voix qu’elle avait entendue dans un film à la télé un jour.
Daaaaddyyyyy, I am coming to get yoooou.
Si quelqu’un l’avait entendue, il se serait dit qu’elle était une cinglée patentée. A 19 h 30, elle alluma la télé pour voir les dernières nouvelles de la chasse à Lisbeth Salander. Elle eut le choc de sa vie.
BUBLANSKI RÉUSSIT A COINCER Hans Faste sur son portable peu après 20 heures. Ce ne furent pas des politesses qu’ils échangèrent sur le réseau des télécommunications. Bublanski ne demanda pas à Faste où il avait été, il l’informa seulement sans chaleur des événements de la journée.
Faste était ébranlé.
Il en avait eu assez du cirque dans la maison et avait fait quelque chose qu’il n’avait jamais fait auparavant en service. De rage, il était allé en ville. Il avait fini par couper son portable et s’était assis au pub de la Gare centrale et avait bu deux bières tout en débordant de colère. Ensuite il était rentré chez lui, avait pris une douche et s’était endormi.
Il avait besoin de sommeil.
Il s’était réveillé à temps pour Rapport et ses yeux étaient presque sortis de leurs orbites quand il avait regardé les infos. Un cimetière à Nykvarn. Lisbeth Salander avait tiré sur le patron du MC Svavelsjö. Chasse à l’homme à travers les banlieues sud. Le filet se resserrait.
Il avait rebranché son portable.
Ce foutu Bublanski avait appelé presque tout de suite et l’avait informé que l’enquête recherchait désormais de façon officielle un coupable alternatif. Il lui avait dit aussi d’aller relever Jerker Holmberg à l’examen du lieu du crime à Nykvarn. Alors qu’on arrivait à la conclusion de l’enquête sur Salander, Faste allait donc s’occuper à ramasser des mégots dans la forêt. Aux autres de chasser Salander.
Que venait foutre le MC Svavelsjö dans tout ça ?
Après tout, il y avait peut-être quelque chose dans ce qu’elle disait, cette putain de gouine, Modig.
Non, ce n’était pas possible.
C’était forcément Salander.
Il voulait être celui qui l’arrêterait. Il avait tellement envie de l’arrêter qu’il serra le téléphone portable à en avoir presque mal à la main.
HOLGER PALMGREN CONTEMPLA calmement Mikael Blomkvist qui allait et venait devant la fenêtre de sa petite chambre. Il était presque 19 h 30 et ils parlaient sans interruption depuis bientôt une heure. Finalement, Palmgren frappa sur la table pour attirer l’attention de Mikael.
— Assieds-toi avant d’user complètement tes chaussures, dit-il, passant du coup au tutoiement.
Mikael s’assit.
— Tous ces secrets, dit-il. Je n’avais pas compris le lien avant que tu racontes le passé de Zalachenko. Je n’avais vu que les évaluations sur l’état de Lisbeth qui établissent qu’elle est psychiquement dérangée.
— Peter Teleborian.
— Il a forcément une espèce d’accord avec Björck. Ça doit être une sorte de collaboration.
Mikael hocha pensivement la tête. Quoi qu’il arrive, Peter Teleborian ferait l’objet d’une investigation journalistique.
— Lisbeth m’a dit de rester à l’écart de lui. Qu’il était malveillant.
Holger Palmgren le regarda attentivement.
— Quand est-ce qu’elle a dit ça ?
Mikael se tut. Puis il sourit et regarda Palmgren.
— Encore des secrets. Merde alors. J’ai communiqué avec elle pendant sa cavale. A travers mon ordinateur. Des messages brefs et mystérieux de sa part, mais elle m’a tout le temps guidé dans la bonne direction.
Holger Palmgren soupira.
— Et tu n’as évidemment pas raconté ça à la police, dit-il.
— Non. Pas exactement.
— Officiellement tu ne me l’as pas raconté non plus. Mais elle s’y connaît assez bien en informatique.
Tu es loin d’imaginer à quel point.
— J’ai une grande confiance en sa capacité de retomber sur ses pieds. Elle vit peut-être chichement, mais c’est une battante.
Pas tout à fait chichement. Elle a volé près de 3 milliards de couronnes. Elle ne crèvera pas de faim. Tout comme Fifi Brindacier, elle a un coffre plein de pièces d’or.
— Ce que je ne comprends pas, dit Mikael, c’est pourquoi tu n’as pas agi pendant toutes ces années.
Holger Palmgren soupira de nouveau. Il se sentit incommensurablement triste.
— J’ai échoué, dit-il. Quand j’ai été désigné comme son administrateur ad hoc, elle n’était qu’une parmi toute une flopée de jeunes à problèmes. J’en ai eu à la douzaine. C’est Bengt Brådhensjö qui m’a confié cette mission quand il était chef des services sociaux. Lisbeth se trouvait déjà à Sankt Stefan à cette époque et je ne l’ai même pas rencontrée durant la première année. J’ai parlé avec Teleborian une paire de fois et il a expliqué qu’elle était psychotique et qu’elle recevait tous les soins qu’on pouvait imaginer. Je l’ai cru, naturellement. Mais j’ai aussi parlé avec Jonas Beringer, qui à l’époque était chef de service. Je ne pense pas qu’il soit mêlé en quoi que ce soit à cette histoire. Il a fait une évaluation à ma demande et on s’est mis d’accord pour essayer de la réintroduire dans la société via une famille d’accueil. Elle avait quinze ans.
— Et tu as été derrière elle depuis, tout au long des années ?
— Pas suffisamment. Je me suis battu pour elle après l’épisode dans le métro. J’avais appris à la connaître et je l’aimais beaucoup. Elle avait du caractère. J’ai réussi à éviter qu’elle ne soit internée. Le compromis qu’on a trouvé avec les autorités était qu’elle soit déclarée incapable et que je devienne son tuteur.
— On ne peut tout de même pas envisager que Björck ait pu déterminer ce que le tribunal devait décider. Cela aurait attiré l’attention. Il voulait qu’elle soit enfermée et, pour arriver à ses fins, il a tenté de dresser un portrait d’elle bien noir à travers des appréciations psychiatriques, entre autres grâce à Teleborian, en espérant que le tribunal prenne la décision logique. Au lieu de quoi ils ont adopté ton point de vue.
— Je n’ai jamais estimé qu’elle devait être placée sous tutelle. Mais pour être absolument franc, je dois avouer que je ne me suis pas beaucoup remué pour lever la décision. J’aurais dû agir plus vigoureusement et plus tôt. Mais j’aimais beaucoup Lisbeth et… je remettais ça tout le temps à plus tard. J’avais trop d’affaires sur les bras. Et ensuite je suis tombé malade.
Mikael hocha la tête.
— Je ne trouve pas qu’il y ait de quoi te faire des reproches. Tu es une des rares personnes à l’avoir soutenue au fil des ans.
— Mais le problème a tout le temps été que je ne savais pas que je devais intervenir. Lisbeth était ma cliente, mais elle n’a jamais mentionné Zalachenko. Quand elle est sortie de Sankt Stefan, il a fallu plusieurs années pour qu’elle me témoigne des bribes de confiance. Ce n’est qu’après le procès que j’ai senti qu’elle commençait lentement à communiquer avec moi autrement que pour des formalités nécessaires.
— Comment ça se fait qu’elle ait commencé à parler de Zalachenko ?
— Je suppose que malgré tout elle avait commencé à me faire confiance. De plus, j’avais plusieurs fois commencé à discuter de la possibilité de faire lever la tutelle. Elle a réfléchi là-dessus pendant quelques mois. Ensuite elle a appelé un jour pour me rencontrer. Elle avait fini de réfléchir. Et elle a raconté toute l’histoire de Zalachenko et son interprétation de ce qui s’était passé.
— Je vois.
— Alors tu vois peut-être aussi que pour moi c’était un gros morceau à digérer. C’est alors que je me suis mis à fouiller dans l’histoire. Et je n’ai même pas trouvé Zalachenko dans un registre suédois. Par moments, c’était difficile de savoir si elle inventait ou pas.
— Quand tu as eu ton attaque, Bjurman est devenu son tuteur. Ça n’était certainement pas un hasard.
— Non. Je ne sais pas si un jour on pourra le prouver, mais je me dis que si on creuse suffisamment profond, on trouvera… l’individu quel qu’il soit qui a succédé à Björck et qui supervise le ménage derrière l’affaire Zalachenko.
— Je n’ai aucun problème pour comprendre le refus total de Lisbeth de parler avec des psychologues ou des autorités, dit Mikael. Chaque fois qu’elle a essayé, ça n’a fait qu’empirer les choses. Elle a essayé d’expliquer ce qui s’était passé à des dizaines d’adultes et personne ne l’a écoutée. Toute seule, elle a essayé de sauver la vie de sa mère et de la défendre contre un psychopathe. Elle a fini par faire la seule chose qu’elle pouvait faire. Et au lieu de s’entendre dire « Tu as bien fait » et « Tu es une bonne petite », elle a été enfermée à l’asile de fous.
— Ce n’est pas aussi simple que ça. J’espère que tu comprends bien que Lisbeth a quelque chose qui cloche, dit Palmgren sévèrement.
— Qu’est-ce que tu entends par là ?
— Tu dois savoir qu’elle a eu pas mal de problèmes au cours de sa jeunesse, des difficultés à l’école et tout ça.
— Tous les journaux ont ressassé ça. Moi aussi, j’aurais sans doute eu une scolarité difficile si j’avais eu son enfance.
— Les problèmes de Lisbeth dépassent de loin les problèmes qu’il y avait dans son milieu familial. J’ai lu toutes les évaluations psychiatriques sur elle et il n’y a même pas de diagnostic. Mais je crois qu’on peut être d’accord pour dire que Lisbeth Salander n’est pas comme les gens normaux. Est-ce que tu as jamais joué aux échecs avec elle ?
— Non.
— Elle a une mémoire photographique.
— Je le sais. Je l’ai compris à force de la fréquenter.
— D’accord. Elle adore les énigmes. Une fois, quand elle est venue me voir pour Noël, je lui ai donné à résoudre quelques problèmes d’un test d’intelligence de Mensa. C’était un test du genre où on vous montre cinq symboles similaires et on doit déterminer comment doit être le sixième.
— Ah oui.
— J’avais moi-même essayé de faire ce test et j’avais eu environ la moitié juste. Et j’ai bûché pendant deux soirs là-dessus. Elle a jeté un regard sur le papier et répondu correctement à toutes les questions.
— D’accord, dit Mikael. Lisbeth est une fille très spéciale.
— Elle a énormément de mal à communiquer avec autrui. J’ai avancé une forme du syndrome d’Asperger ou quelque chose comme ça. Si tu lis les descriptions cliniques des patients atteints du syndrome d’Asperger, il y a certaines choses qui collent parfaitement avec Lisbeth, mais il y en a autant qui ne collent pas du tout.
Il se tut un bref instant.
— Elle n’est absolument pas dangereuse pour ceux qui la laissent tranquille et la traitent avec respect.
Mikael hocha la tête.
— Mais elle est violente, sans hésitation, dit Palmgren à voix basse. Si on la provoque ou la menace, elle peut riposter avec une extrême violence.
Mikael hocha la tête encore une fois.
— La question est de savoir ce qu’on fait maintenant, dit Holger Palmgren.
— Maintenant, on va trouver Zalachenko, répondit Mikael.
A ce moment, le Dr Sivarnandan frappa à la porte.
— J’espère que je ne vous dérange pas. Mais si vous êtes intéressés par Lisbeth Salander, vous devriez allumer la télé et regarder Rapport.